
Le père de mon père, en son temps, était aussi parti faire l’ascension du Mur. C’est une tradition familiale. Nous sommes des Pèlerins par nature, nous l’avons toujours été. Lui non plus n’était pas revenu.
Quant à moi, jamais l’idée du Pèlerinage ne m’avait traversé l’esprit pendant ma jeunesse. Il faut savoir que c’est la noble coutume de notre peuple, l’événement déterminant de l’existence de tout un chacun. On devient Pèlerin ou non et, dans les deux cas, la marque laissée par cette décision est indélébile. Mais, à l’époque, le Pèlerinage ne concernait dans mon esprit que des gens plus âgés que moi, déjà dans la seconde moitié de leur deuxième dizaine d’années. Je suppose qu’il me paraissait aller de soi que, le moment venu, je me porterais à mon tour candidat au Pèlerinage, que je serais choisi, que je réussirais. C’est ce que tous mes ancêtres avaient fait ; pourquoi en serait-il allé différemment pour moi ? Nous affirmons descendre du Premier Grimpeur et il nous paraît évident que nous deviendrons nous-mêmes Pèlerins en atteignant l’âge adulte. Cette conviction me permettait de ne pas penser du tout au Pèlerinage, d’en faire quelque chose d’irréel.
Je ne voulais pas qu’il soit réel, sinon il aurait projeté une grande ombre sur ma vie, de la même manière que Kosa Saag couvrait la moitié du monde de son ombre gigantesque. On ne peut oublier la présence d’une montagne aussi colossale que Kosa Saag, qui se dresse si haut dans le ciel qu’il est impossible de la perdre de vue, aussi loin que l’on voyage, mais je n’avais pas besoin de m’inquiéter prématurément pour le Pèlerinage, si je ne le souhaitais pas. Qui aurait envie de consacrer ses jeunes années à s’interroger sur les profonds mystères de l’existence et les desseins divins ? Pas moi, en tout cas. Je suppose que je pourrais essayer de vous faire croire que j’étais un enfant promis à une haute destinée, portant depuis mon plus jeune âge la marque d’une suprême réussite, que des éclairs crépitaient autour de ma tête et que le peuple faisait les signes sacrés en me croisant dans la rue.
